
Chef cuisinier japonais spĂ©cialisĂ© dans la cuisine italienne, Tsuyoshi YAMAKAWA officie actuellement derriĂšre le comptoir du restaurant Double Ă Paris (co-fondĂ© par David IsraĂ«l et Jonathan Gainville), oĂč il rĂ©alise une cuisine italienne dâauteur au dĂźner, et des onigiri* Ă emporter pour le dĂ©jeuner.
Ă 26 ans, il quitte sa ville natale, Osaka, pour se rendre Ă Florence, puis Milan. AprĂšs 7 ans en Italie, il arrive Ă Paris, oĂč il vit depuis 6 ans.
Dâune sensibilitĂ© particuliĂšrement dĂ©veloppĂ©e, Tsuyoshi YAMAKAWA rĂ©alise une cuisine italienne dâauteur qui lui ressemble : colorĂ©e, dĂ©licate, gourmandeâŠ
Disponible, souriant, Tsuyoshi YAMAKAWA a cette Ă©tonnante qualitĂ© dâĂȘtre Ă la fois pleinement concentrĂ©, et sans rien en laisser paraĂźtre, totalement permĂ©able Ă ce qui lâentoure.
Une personnalitĂ© et une cuisine qui crĂ©ent de lâĂ©motion.
* Boulette de riz farcie dâalgue, prune salĂ©e, poissonâŠ
Tu nous parles de ton parcours en cuisineâŠ
Je suis nĂ© et jâai vĂ©cu Ă Osaka jusquâĂ lâĂąge de 25 ans.
Je suis le premier de ma famille Ă cuisiner, personne dâautre nâa travaillĂ© en restauration. Quand jâavais 16-17 ans, au moment oĂč il faut se dĂ©cider pour choisir dâaller Ă lâuniversitĂ©, ou faire autre chose, je pratiquais les arts martiaux, et lĂ je rencontrais des gens qui ne sâĂ©clataient pas vraiment Ă lâuniversitĂ©, alors comme je nâĂ©tais dĂ©jĂ pas trĂšs fan de lâĂ©cole, jâai pensĂ© que ça nâĂ©tait peut-ĂȘtre pas ma voie, et jâai commencĂ© Ă travailler Ă temps partiel dans une cantine Ă Osaka. Ăa a durĂ© 1 an.
Puis, je me suis inscrit Ă lâĂ©cole de cuisine. Ă la fin de lâannĂ©e scolaire, lorsque le professeur mâa demandĂ© ce que je voulais faire aprĂšs, et face Ă mon manque de motivation et dâenthousiasme, il mâa âenvoyĂ©â travailler dans un restaurant de cuisine italienne Ă Osaka, le hasard.
LĂ , jâai dĂ©couvert que le travail en cuisine est dur, le turnover du personnel. Le chef avait un caractĂšre colĂ©rique, mais jâai tenu bon. Je ne savais pas si son attitude Ă©tait normale, mais je savais que je nâavais pas envie de continuer dans ces conditions. Câest Ă ce moment lĂ que je me suis dit que la meilleure façon de connaĂźtre la cuisine italienne, câĂ©tait dâaller en Italie. Comme jâavais besoin dâargent pour payer le voyage, jâai cumulĂ© 3 emplois, la semaine je travaillais dans une izakaya, le weekend en cuisine dans un hĂŽtel 5 Ă©toiles.
Ă 26 ans, je suis parti pour lâItalie.
ArrivĂ© Ă Florence, jâai commencĂ© par lâĂ©cole de langue italienne, parce que je ne parlais pas un mot.
Six mois aprĂšs, jâai dĂ©mĂ©nagĂ© Ă Milan, je continuais les cours Ă lâĂ©cole de langue, et je travaillais au restaurant La Cucina Economica (fermĂ© depuis), avec le chef Claudio Colombo Severini (qui avait Ă©tĂ© chef Ă©xĂ©cutif de lâĂ©cole de cuisine de Claudio Sadler). Nous nous sommes trĂšs bien entendus, et nous avions envie de continuer Ă travailler ensemble. Je suis retournĂ© au Japon durant 12 mois, et quand je suis revenu Ă Milan, il mâattendait Ă la gare, jâĂ©tais trĂšs Ă©mu. Jâai alors retravaillĂ© avec lui pendant 1 an.
Comme il y a beaucoup de chefs japonais dans les restaurants Ă©toilĂ©s de Milan, jâai su que le restaurant Quattro passi, Ă Nerano (prĂšs de Sorrento), cherchait un cuisinier, jây suis allĂ©.
Jâai passĂ© 4 ans Ă Milan (jâai aussi travaillĂ© chez Cracco, chez BertonâŠ), et 7 ans en Italie.
DĂ©sireux de dĂ©couvrir dâautres pays, jâai passĂ© 2 mois Ă Â New-York, 2 semaines Ă Â Londres, 10 jours Ă Â Copenhague, je combinais vacances et stages.
JâĂ©tais trĂšs curieux de dĂ©couvrir Paris, et arrivĂ© lĂ , je me suis passionnĂ© pour la diversitĂ© des cultures, notamment culinaires.Â
Jâai travaillĂ© en free-lance, je faisais des pop-up, puis David IsraĂ«l et Jonathan Gainville, fondateurs de Double, m’ont sollicitĂ©. C’est lĂ qu’on peut me retrouver depuis janvier 2024.
Il faut toujours sâouvrir Ă dâautres cultures, notamment culinaires, Ă dâautres personnes, pour enrichir sa propre cuisine, sa propre expĂ©rience.*
* Avec Leonardo GOMBI, cuisinier chez Baldoria, ils ont conçu un menu pizza fusion éphémÚre à 4 mains.

Ton approche de la cuisine ?
Ma cuisine est un mode de communication par les émotions.
Je suis trĂšs attentif aux clients, je les observe, je les Ă©coute, et jâessaie de cuisiner pour leur faire du bien. Sâil y a un enfant, je vais adapter le plat et la quantitĂ©. Si un couple semble fĂąchĂ©, je cuisine un plat Ă partager pour les rapprocher.
Cuisiner relĂšve de la passion, câest un mĂ©tier difficile, mais il me plaĂźt. Jâai appris Ă mettre de lâintention, de lâĂ©motion dans lâassiette. Je me souviens de ce chef qui, mĂȘme quand il dressait une salade dans une assiette, y mettait beaucoup dâĂ©motion. Il me faisait recommencer le dressage, quand il considĂ©rait que je lâavais rĂ©alisĂ© sans cette intention, et jâai appris Ă voir et comprendre toute la diffĂ©rence.
Des rencontres importantes ?
Ă Milan, le chef cuisinier Claudio Colombo Severini, mâa beaucoup appris, expliquĂ©. Il plaisantait toujours en cuisine, il Ă©tait trĂšs attentif Ă ma façon de travailler.
Chez Berton, à Milan également, le sous-chef de cuisine Fabio Gambirasi, qui a travaillé chez Ducasse notamment, était à la fois trÚs fort en cuisine, et trÚs accueillant avec la clientÚle. Il était trÚs attentionné aussi avec moi.
Quand jâai travaillĂ© au restaurant Saturne, Ă Paris, Sven Chartier en Ă©tait le chef cuisinier (aujourdâhui chef propriĂ©taire du restaurant Oiseau â Oiseau en Normandie), jâaimais beaucoup son cĂŽtĂ© artiste, sa façon de sâexprimer de maniĂšre trĂšs poĂ©tique.

Selon toi, la cuisine italienne et la cuisine japonaise ont des points communs ?
Ces deux cuisines ont en commun la philosophie du respect de la matiĂšre premiĂšre.
Elles ont aussi en commun la culture culinaire du bouillon, au Japon en particulier, en Asie en général, et des pùtes. Au Japon, nous avons les soba, udon, ramen, et il est facile pour les Japonais de comprendre comment manger les spaghetti. Le riz aussi trÚs important dans le repas japonais, comme le risotto pour les Italiens.
Dâailleurs, il y a beaucoup de restaurants italiens au Japon.
Quâest-ce qui tâintĂ©resse dans la vie ?
Je mâintĂ©resse beaucoup aux techniques de cuisine, par exemple jâaime appliquer les techniques de cuisine japonaise Ă la cuisine italienne.
Ton ingrédient oenogastronomique italien préféré ?
LâĂ©chalote, je lâutilise tout le temps. Il y en a une variĂ©tĂ© au Japon, mais sa saveur est diffĂ©rente de celle quâon trouve en Italie.
Ton ingrédient oenogastronomique japonais préféré ?
Le myoga (gingembre japonais), cru, en tempura, pour sa saveur délicate mais relevée. Je prépare des spaghetti aglio, olio e peperoncino*, et myoga.
* spaghetti Ă lâail, huile dâolive et au piment, recette classique de la cuisine italienne
Tes adresses culinaires italiennes ?
En France, Ă Paris, Eataly.
Au Japon, Ă Osaka, le chef Taku Tsubuchi, que jâai connu en Italie, rĂ©alise une cuisine des Pouilles dans son osteria Conacinetta : capocollo maison, orecchiette Ă la sauce tomateâŠ

Tes adresses culinaires japonaises ?
En France, à Paris, Matchan, spécialisé en viande grillée (yakiniku).
En Italie, Ă Milan, Yoshi, restaurant de sushi.
Ă Kyoto, Sumibi Kappou Ifuki (2 Ă©toiles au guide Michelin), cuisson au binchotan (charbon de bois), cuisine kaiseki (repas traditionnel composĂ© dâune succession de petits plats) et menu omakase (carte blanche au chef), on peut y boire du vin en plus du sakĂ©. Jây allais quand jâavais 20 ans.
Ton lieu préféré dans le monde ?
Milan.
Ton artiste japonais de référence ?
Tadao Ando, architecte japonais, né à Osaka comme moi, concepteur du musée de la Bourse du commerce à Paris.
Une suggestion culturelle japonaise ?
Le théùtre kabuki, je ne le connais pas bien, mais jâallais parfois aux reprĂ©sentations, et je trouve ça intĂ©ressant.
Les mots de la fin/faim.
Jâaimerais dĂ©couvrir une technologie qui permette de cuisiner dans les navettes spatiales, prĂ©parer une bonne sauce tomate par exemple, pour que les astronautes mangent autre chose que de la nourriture lyophilisĂ©e.


